Petite rue de l'église

Dans les années 1960, empruntant la Petite Rue de l'Église, on longeait une maison basse adossée au mur de l'église. Elle est aujourd'hui démolie mais avait été construite à la veille de la Révolution pour servir de Maison Commune et accueillir les réunions des consuls, nos édiles de l'ancien régime. Son histoire mérite d'être contée.

En 1787, les consuls se proposent de faire construire une « chambre » afin d'y tenir leur assemblée. Les formalités requises à l'époque ne sont pas très différentes de celles que l'ion connaît aujourd'hui. Deux appels d'offres successifs seront  lancés. Un premier pour faire établir le cahier des charges, un second pour retenir le mieux disant. Ces appels étaient soumis à autorisation de l'intendant du Languedoc, l'équivalent de notre actuel préfet, qui publia deux ordonnances : l'une le 7 février, l'autre le 28 mai 1787.

La procédure retenue pour diffuser ces appels s'appelait « faire les affiches » : on apposait des affiches, dans le cas présent à Plaisance et dans les villages avoisinants, pour annoncer les projets dont on donnait lecture après la grand messe trois dimanches consécutifs. Des « feux », équivalents d'enchères à la bougie, étaient ensuite organisés, aux dates annoncées, pour recueillir les propositions.

C'est le « sieur Lapierre », charpentier à Plaisance, qui fut retenu pour établir le cahier des charges et ce sera Raymond Cassas, maçon à Cugnaux, qui par sa proposition de mille deux cent cinquante deux livres, emportera le deuxième appel.

Il faut maintenant trouver l'argent nécessaire à la construction. Les consuls envisagèrent de vendre quatre lopins de terre d'une contenance totale de 5,3 arpents (près de 3 hectares) qui appartenaient à la commune. Mais là encore une autorisation était nécessaire. La vente d'un bien local devait recevoir l'approbation du seigneur local ou, quand il n'y en avait pas comme c'était le cas à Plaisance, du « Roy ».

C'est donc « sa majesté le Roy » qu'il faudra « supplier très humblement de permettre à la commune de vendre lesdits terrains vacants pour le produit de ladite vente être employé à construire une Maison Commune propre à tenir les assemblées, avec un cabinet pour servir de prison et un autre pour tenir les archives».

Les consuls se veulent des auxiliaires de justice scrupuleux et de surcroît  soucieux d'une bonne gestion administrative, cela ne fait jamais de mal de le rappeler dans ce genre de supplique.

Mais le beau scénario qu'ils avaient construit va se heurter au refus de messieurs les « bien-tenants », les propriétaires fonciers de la commune. Leur syndic devait donner son accord avant que de telles dépenses ne soient engagées et ces messieurs considèrent que la commune avait mieux à faire de son argent : les réparations de l'église, du cimetière et du presbytère sont plus urgentes.

Ils obtiendront que l'intendant suspende l'ordonnance autorisant la construction de ladite maison. Finalement un accord sera trouvé et un prêt consenti par le bureau de charité de la commune permettra de financer la construction. On retrouve le détail de ces arcanes dans les archives qui par contre sont muettes pour  nous renseigner sur la date de fin des travaux et la localisation de cette Maison Commune. Un état des sections cadastrales de l'an VII confirme toutefois la réalité de son existence et son numéro cadastral laisse supposer qu'elle était située à proximité immédiate de l'église.

On ne retrouve trace de cette Maison Commune que bien plus tard le 8 mai 1826, quand le maire, « considérant que le local appartenant à Monsieur Derieux, curé de Plaisance, et actuellement occupé par la commune est impropre à colloquer avec sûreté les papiers de la dite commune », décide de ne plus payer le loyer « du susdit » local. Le susdit local était notre Maison Commune adossée à l'église Saint Barthélémy mais personne ne semble s'étonner qu'un particulier, curé de Plaisance en l'occurrence, la loue à la commune. Il faut attendre le 31 mars 1830 pour que   Monsieur Pozac, percepteur à Plaisance, ne dévoile le pot aux roses. Monsieur Pozac s'était déjà indigné qu'un quidam ait pu s'approprier la parcelle communale sur laquelle avait été construite l'église Saint Pierre (voir le texte portant sur le secteur de la Béguère).  Il écrivit au maire, ayant au préalable pris le soin d'en adresser copie au préfet, pour s'étonner que la Maison Commune ait pu être vendue comme bien national et que le budget communal comprenne une allocation pour en payer le loyer. Les biens nationaux, rappelons le, étaient les propriétés de  l'église et des contre-révolutionnaires qui avaient émigré ou qui, plus dramatiquement, avaient été exécutés. Ces propriétés furent nationalisées et vendues sous la Révolution.

A Plaisance, 27 de ces ventes ont été recensées pour des biens ecclésiastiques et 4 pour ceux des émigrés. Notre Maison Commune, construite sur les deniers de Plaisance, n'aurait donc jamais dû être vendue comme bien national. Le préfet, à la réception de la lettre de monsieur Pozac, réagit comme tout bon préfet et demande au maire des explications. Ce dernier, mu par une indignation toute citoyenne, somme Monsieur Derieux de justifier de son titre de propriété ou de quitter les lieux sous huitaine sans oublier de dédommager la commune des loyers indûment perçus. Nous sommes alors sous le règne de Charles X et le préfet est conscient de la nécessité de ne pas laisser dégénérer une méchante histoire entre un maire et un particulier qui de surcroît avait été curé du village. Il intervient aussitôt. Après enquête de ses services, il conclut que Monsieur Derieux est bien propriétaire des lieux mais qu'il appartient au maire de vérifier qu'il s'agit de l'ancienne Maison Commune et de s'assurer que Monsieur Derieux s'est acquitté de ses contributions foncières. Le roi Salomon n'aurait pas fait mieux !

Les conclusions du préfet semblent à première vue justes. «Le 2 nivose de l'an 6»  un sieur Hugonin avait acheté à Plaisance comme «bien national» pour la somme de 360 francs une «maison communale». L'acte de vente est daté du 2 nivose de l'an VI mais ne fut enregistré à Plaisance, comme l'indiquent les archives, qu'en 1830 au moment où notre percepteur soulevait le problème. Il faut préciser qu'au moment de cet achat le « sieur Hugonin Mathieu Jacques » était membre du Conseil Général de la Commune de Plaisance et qu'il fut par la suite chargé de la tenue de l'état civil de notre commune en tant « qu'agent municipal », l'équivalent d'un maire d'aujourd'hui. Il était donc pour ainsi dire dans la place. Entre le « sieur » Hugonin et Monsieur Derieux plusieurs propriétaires s'étaient succédés mais, au cours de ces transactions, dûment enregistrées, personne ne s'était posé la question de l'origine de ce bien. C'est d'autant plus surprenant que, comme il est signalé plus haut, le cadastre de l'an VII indique dans Plaisance et à proximité immédiate de l'église l'existence d'une Maison Commune. Monsieur Pozac ne devait pas avoir tout à fait tort dans ses indignations.

L'histoire n'est pas tout à fait terminée. Le porche de l'église, c'est à dire l'auvent construit en avant du portail, s'est en partie écroulé et le clocher menace ruine. En 1831, devant cet état de fait le maire pense faire d'une pierre deux coups. Comme la location de la salle de réunion du Conseil Municipal grève inutilement le budget de la commune, il veut vendre les matériaux du porche qui « coûterait fort cher à réparer et ne sert de refuges qu'aux oisifs qui s'y amusent pendant les offices divins » et employer le montant de cette vente au rachat de l'ancienne Maison Commune estimée après expertise à 750 francs. Les matériaux du porche furent effectivement vendus aux enchères publiques avec une mise à prix de 302 francs et 89 centimes mais la Maison Commune ne fut pas rachetée par Plaisance. Elle ne le sera  qu'en 1969, mais cette fois pour la démolir après consultation de l'architecte des Bâtiments de France. La façade de l'église Saint Barthélémy a ainsi retrouvé son homogénéité et sa beauté initiale.

Sources bibliographiques :

Michel Henry diverses publications dans « Les amis des Archives » et « Plaisance a un passé ».
Georges Rastoul, documentation personnelle.

 

    

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